Maarten BAAS,

Smoke design, 2002.

 

Maarten BAAS est un designer hollandais, né le 19 février 1978, diplômé en Juin 2002 de la Eindhoven Design Academy, ayant comme directrice la célèbre prévisionniste Lidewij Edelkoort. Son projet de fin d’études est une série d’objets intitulée «Smoke» qui propose des meubles carbonisés puis solidifiés par un revêtement de résine époxy appliqué sur les squelettes des meubles brûlés. Le designer a choisi des meubles anonymes ainsi qu’une vingtaine d’objets icôniques du design dont la chaise rouge et bleu de Rietveld, la chaise Calvet d’Antoni Gaudí, Bibliothèque Carlton par Ettore Sottsass, l’assise LCW par Charles et Ray Eames, Favela par les frères Campana. Ces célèbres meubles ont été choisis afin que lors de la transformation par la combustion, on puisse relire leur forme et constater leur altération.

La forme est importante chez M. BAAS car c’est elle qui donne l’information du départ en restant identifiable. C’est à partir de sa lecture que l’on se rend compte de la trangression d’un système de valeur ou code auquel il se réfère. L’objet unique résultant est obtenu à partir d’une réflexion en amont considérant l’objet dans son entier.

Maarten Baas a une conception non conventionnelle du projet est quitte ainsi le territoire normatif du design. Il revoit autrement des objets iconiques inscrit dans l’histoire du design en leur donnant une autre esthétique mais qui demeure toujours lisible. «Smoke» est une critique du design normal, actuel et de ses critères du beau. Ne pourrait-on pas nommer son geste de «recyclage»? Il détourne des meubles iconiques et leur donne une aura.

      «Il y a par ailleurs un désir instinctif à vouloir conserver les choses telles qu’elles sont, mais je pense que c’est contre-nature pour les objets de demeurer en l’état.» Maarten Baas.

(Source: Christine Siméone, Maarten Baas fait bouger les lignes du design, [en ligne]. 16 décembre 2012 Disponible sur: http://www.franceinter.fr/blog-le-blog-de-christine-simeone-maarten-baas-fait-bouger-les-lignes-du-design (Consulté le 27/012/2015).

La beauté du “dessein”

Maarten Baas veut changer notre vision du beau en renversant la représentation même de la beauté de l’objet. Cela nous renvoie à une double distinction de la beauté selon Kant: la beauté libre et la beauté adhérente:

       «la beauté adhérente présuppose qu’à l’objet «beau» est attaché un certain concept, un idéal, une représentation adéquate associée à une idée. C’est une beauté conditionnée soit par l’usage de l’objet, soit par un critère lié à la raison.
Exemples donnés par Kant : un cheval, un édifice (église, palais, arsenal ou pavillon), un être humain (homme, femme ou enfant) .Un édifice a un usage, un cheval est au service de l’homme, et l’homme détermine lui-même ses fins par la raison. Un jugement de ce type ne dépend pas de l’imagination, il peut avoir une validité «objective».

      «la beauté pure (ou libre, ou vague) est détachée de tout sens, de toute sensation, de toute détermination. Exemples donnés par Kant: une tulipe, certains oiseaux, des coquillages, certains dessins purement décoratifs, la musique sans texte (improvisée). On peut la qualifier d’inconditionnée. Coupée de toute finalité, elle ne peut s’annoncer que par des signes, des traces, des clins d’œil silencieux… La liberté de l’imagination n’y est pas limitée. En l’absence de toute «cause» raisonnable, ce qui arrive entre la subjectivité et l’objet n’est pas de l’ordre de l’imitation ou de l’adéquation, mais d’un saut, d’un passage à la limite : c’est beau, sans raison, et ça fait oeuvre.»

(Source: Pierre Delain. Les mots de Jacques Derrida, Derrida, le beau. [en ligne] (modifié le 10/02/2012) Disponible sur: http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1202101111.html, (Consulté le 29/12/2016).

 

La beauté pure ou libre est celle que Maarten Baas souhaite exprimer à travers son projet. La lecture de ces différents artefacts est subjective et interprétable. En effet cette narration fictionnelle traduite à partir de la combustion renvoie à une insertion de fragments de réalité. Cette valeur ajoutée de Maarten Baas élève l’objet et lui donne une nouvelle lecture. Les artefacts ne sont plus enfermés dans des diktats historiques établis par des cadres, ils s’ouvrent à nous dans une projection et nous font vivre d’autres perceptions jusque-là inconnues.

La transformation subie par le mobilier du projet «Smoke» peut nous rappeler toutefois l’usure de l’objet et le vieillessement inévitable de tout individu sur terre. Tout comme nous, l’objet subit le bien et le mal de la vie. En effet l’une des thématiques de recherche de l’Academy d’Eindhoven (lieu d’étude du designer) est le «design à travers l’homme et son identité». Selon mon hypothèse, «Smoke» nous renvoie aussi à notre propre détermination, et au destin de notre existence.
L’expérimentation de la combustion nous amène aussi à une autre narration possible: «Une libération de l’objet» de sa condition. Cette performance de l’objet brûlé qui subit une transition provoquée intentionnellement par le designer, renvoie à une symbolique d’une mort fictive de cet objet. Est-ce un recyclage, une mort ou une renaissance ?

 

La mort fictive

Cette même question, nous renvoie à la perception de «la mort» de Stéphane Mallarmé dans le conte philosophique d’Igitur: Igitur, ou la Folie d’Elbehnon de Stephane Mallarmé. Dans Igitur, Mallarmé nous fait part d’un rêve où Mallarmé fait un voyage métaphysique à travers son personnage Igitur. La mort décrite dans ce conte est une mort fictive, où son héros, renait à lui-même après un voyage initiatique dont il sort transformé.

      «La re-création Mallarméenne procède par un dépouillement des attributs concrets jusqu’à la blancheur et à la virginité suprême de l’être. Chez Mallarmé le négatif est cependant toujours destiné à se retourner en positif»

(Source: MATTIUSSI, Laurent. Du mythe à la fiction: l’invention de soi dans la littérature européenne (formes, figures, motifs). Travaux de recherche : Université Paris-Sorbonne – Paris IV, 2000, 82 p.)


“Je meurs donc je vis, je ne suis plus, donc je suis.”

L’acte de brûler chez Maarten Baas, renvoie à une renaissance de l’objet qui refait sens. La combustion transforme notre représentation de l’objet, elle le rend plus neutre, et moins attrayant. Elle met de la distance entre l’objet et l’individu. On pourrait voir là une critique de l’histoire du design et une réflexion sur la notion de perfection et de ses critères. La perfection est souvent associée à la symétrie et à des formes harmonieuse. En brûlant les chaises iconiques bien reconnaissables pour provoquer la métamorphose après combustion, Maarten Baas intervient dans le processus d’altération de la chaise sans chercher à la détruire. A travers les objets de la série «Smoke», Maarten Baas semble remettre en question toutes les notions théorisées du passé, traduisant ainsi un nouveau discours plus contemporain par son projet.
Ainsi la fiction engagée par Maarten Baas réside dans son intention et son pouvoir de «brûler les étapes» du temps. En effet, par son acte de brûler il accélère l’altération des objets dans le temps. Il provoque «l’accident» de la combustion tout en la maîtrisant par l’eau à un moment donné que lui seul connait. C’est une altération «maîtrisée », une expérimentation sur du beau mobilier, qu’il a ainsi transformé sans le but de le faire progresser. Il a ainsi conçu un nouvel objet, en le maintenant dans l’état par la résine epoxy.

Armand FERNANDEZ, Les Combustions, 1962.

Dans son projet «Smoke», Maarten Baas a été influencé par le travail de l’artiste Arman Fernandez notamment par sa série «Les combustions» de 1962. La série des «Combustions» est une concrétisation de sa recherche d’une destruction sublime. Dans son expérimentation, l’artiste va plus loin que Maarten Baas, car il recherche le moment ou l’objet est en en passe d’être réduit en cendres ce qu’il considère comme «l’esthétique de la ruine». Une fois les meubles calcinés, Arman en fait un moulage et les coule en bronze faisant ainsi passer l’objet d’un symbole représentant un éventuel affaissement de notre société, à une oeuvre s’approchant de la destruction sublime qu’il recherchait.
En rapprochant les deux projets «Smoke» et «Combustions», on se rend compte que chez les deux artistes l’expérimentation par le feu fige les objets dans le temps qui est irréversible. Ainsi, la ruine est une partie importante dans la finalité du projet «Smoke».

            «Dans la grande fosse des formes, gisent les ruines auxquelles on tient encore, en partie. Elles fournissent matière à l’abstraction. Un chantier d’inauthentiques éléments pour la formation d’impurs cristaux. Voilà où nous en sommes.» Paul Klee.

(Source: Klee P., Journal [1915], Paris, Grasset, 2004 (1959), p. 329.)

 

Esthétique de la ruine

La ruine, nouveau paradigme artistique des contemporains, basculerait ainsi dans le design avec Maarten Baas. La ruine questionne par excellence le temps. Elle constitue tout à la fois un marqueur concret de l’absence, du temps disparu et un point de rencontre entre le passé et le présent. Toutefois la ruine qui témoigne du passé se donne aussi à lire au présent; elle fait venir le passé dans le présent et ainsi elle se mêle à notre présent.

Maarten Baas altère ces artefacts en leur donnant une dimension fictionnelle, iréelle dans le réel qui peut destabiliser. En réduisant d’une certaine manière l’objet par l’acte du fictionnel par le fusionnel, il a augmenté sa valeur marchande par sa grande originalité de création. Malgré le processus fictionnel utilisé, Maarten Baas garde toujours la fonctionnalité de l’objet, même si dans son aspect formel, elle semble être perturbée.

  «Le designer exprime sa propre vision du monde». Lidewij Edelkoort.

(Source: Eric Delhaye. Lidewij Edelkoort, Le designer exprime sa propre vision de l’avenir. [en ligne] (modifié le 26/04/2015) Disponible sur: http://www.telerama.fr/sortir/lidewij-edelkoort-le-designer-exprime-sa-propre-visionde-l-avenir,125764.php (Consulté le 29/12/2016)


Par son acte créateur fort et transgressif, Maarten Baas nous délivre bon nombre de messages a travers sa démarche de conception. En axant son travail principalement sur la notion d’esthétique et d’imperfection, son projet interroge la notion de beauté, de pièce unique nous renvoyant à la dimension auratique d’une œuvre d’art. A travers mon analyse théorique, nous remarquons que ses objets ont une grande capacité de projection, comme une fenêtre ouverte qui nous offre un champ possible de narrations, de lectures. En effet ses objets ont l’air de sortir tout droit d’un imaginaire fantasmagorique, onirique du designer qui se proclame artiste-designer. On pourrait ainsi voir sa démarche comme une acception future d’un design où l’objet idéal ne serait plus un objet parfait, sans imperfection. Dans cet esprit mais dans un autre registre, ne pourrait-on pas imaginer que dans la production d’objets industriels, on ne jette plus les objets considérés comme «ratés». Par «ratés» j’entends ceux qui ne rentrent pas dans le cadre de la «perfection» car ils possèdent un léger défaut.

La fiction dans le projet «Smoke» réside dans la confrontation avec une ruine programmée. La lenteur de la destruction par le temps est ici provoquée par le designer. C’est une expérience un peu coûteuse puisqu’il y a eu construction avant une destruction partielle. Cette pratique de brûler inspirée par l’artiste Arman dans sa série «Les Colères», soulève comme je l’avais cité, le paradigme de la ruine intentionnelle qui est à chercher du côté du jeu chez Maarten Baas. En effet, on peut voir chez cet artiste-designer cette joie primaire ou enfantine qu’il y a à détruire des icônes trop parfaites. Tel un enfant qui détruit un château de sable ou de cartes, le designer a conscience de sa toute puissance sur son projet.


Le titre donné par le designer «Smoke Design» fait référence à la fumée créée par la combustion. Cette fumée concrétise la disparition du superflu dont voulait se débarasser le designer. M. BAAS a ainsi transformé le réel par la fiction engagée dans sa démarche créative. Son projet nous renvoie à un changement de paradigme de conception lié à l’esthétique de son projet. La fonction qui n’est en rien altérée passe désormais au second plan laissant toute l’importance à l’esthétique de la forme du projet.