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Didier FAUSTINO,


this is not a love song,
2015.

 

A Londre sur le Bedford Square est présentée l’installation «This is not a love song» (structure en acier, panneaux de bois contreplaqué) conçue par l’artiste et architecte Didier Faustino sous l’invitation de la AA (Architectural Association), du 10 octobre au 12 décembre 2015 au sein de l’exposition «Undomesticated Places».
L’installation représente un éclat d’architecture en forme d’explosion réduite à sa plus simple expression. Par l’utilisation de la peinture fluorescente, «This is not a love song» se détache de l’espace urbain pour questionner, inviter une personne à prendre place sur celle-ci. En effet, cette installation représente une forme de tribune dans l’espace public invitant à une prise de parole événementielle. Ce projet soulève des enjeux sociaux, il a la capacité fictionnelle de changer nos comportements vis à vis de la société.

Multiplicité de récits.

L’architecture est présentée comme signe dans l’espace public et sa plate-forme monochrome invite aux évènements qu’ils soient impromptus ou organisés. La forme architecturale est l’expression d’une narration fictionnelle délivrant un message, politique, critique et social, incitant à rompre la passivité des passants. L’installation invite à oser prendre position, et changer nos habitudes dans l’espace public.

          «La particularité de l’architecture réside dans le fait qu’elle ne devrait surtout pas se clore, se refermer, sur un seul récit mais au contraire, rester ouverte pour toutes les histoires de nos vies. De ce fait on peut s’interroger si l’architecture ne trouverait pas son véritable potentiel de fiction, de capacité à solliciter le réel et notre imagination, dans le retrait de toute détermination narrative?»

           «Aussi l’architecture doit rester ouverte, produire une puissance qui pourrait s’actualiser en une multiplicité de récits. Ainsi l’architecture ne raconte pas précisément, comme le ferait un récit, mais anime, engage l’élan narratif.»

(Source: Pierre Litzler. Desseins narratifs de l’architecture. Edition l’Harmattan, Collection : Esthétiques, 2009, p.17.)

 

Cette trace narrative dans le dispositif de Didier Faustino est ce qui compose un évènement singulier, qui rend sensible, donne lieu, ou donnera lieu à des histoires. Par l’exemple répété par une multiplicité de personnes prenant la parole tour à tour dans le temps sur cette architecture ouverte, le processus fictionnel engageant à réagir, agir, choisir, s’engager, partager, pourrait prendre consistance contre la posture traditionnelle de passivité des personnes dans le paysage public.

L’installation de Didier Faustino fonctionne comme un lieu social, lieu d’évènement, quelque chose qui reste en attente d’un «vécu» mais qui ne peut être habitable. L’architecture agit comme un manifeste de la dualité «Art / Architecture». Elle est «Architecture» par sa représentation formelle qui permet de se l’approprier pendant un moment. Elle est «Art» par sa fonction d’architecture non habitable et non protégée puisqu’elle ne possède pas de toit.

 

Faire un pas de côté.

Didier Faustino nous invite à sortir du cadre imposé par la société pour investir un lieu, espace social libre, invitant à se démarquer de la masse, à dialoguer, échanger, au risque d’une visibilité non habituelle.
L’homme qui n’est pas politique, peut le devenir à l’aide d’une structure artificielle. Sa forme n’est pas naturelle, elle matérialise une sorte d’explosion figée rappelant certaines formes du Pop Art. L’installation de Didier Faustino rentre dans une catégorie de design social qui par sa fonction, vient «hacker» un espace public.

En contemplant ce dispositif, qui ne semble pas indispensable à l’espace mais qui fait signe, on imagine la «ruse» de l’architecte plaçant un «ovni» pareil au milieu d’un espace public. Cet objet est à l’apogée de la provocation. Le dispositif imaginé, qui n’est pas arrivé là par hasard, doit être le fruit d’une «inquiétante manœuvre» orchestrée par l’esprit d’un artiste «perfide». Le sujet de cette installation n’est pas imposé, il est proposé, sous forme de cadrage d’un espace en «attente de corps».
Le dispositif «This is not a love song» fait ainsi résonance avec le «Système Déséquilibrant» du designer Ugo La Pietra. En effet, celui-ci élabora une recherche entre le rapport «individu-environnement» qu’il traduisit par une première expérimentation en 1970 par «Le Commutateur»: une tentative d’intervention sur l’espace physique et sur le territoire, au travers d’une action symbolique, le corps d’un individu debout, penché, contraint par une structure oblique.

Ugo LA PIETRA, Commutatore, 1970.

 

Comme dans le projet de Didier Faustino, l’individu est invité à positionner son corps pour devenir acteur sur le dispositif et devenir ainsi le point de mire d’une expérimentation, d’une immersion, visant à étendre son champ de perception et à rendre attentif les passants. L’espace urbain, régi par toutes sortes de contraintes sociales, devient ainsi le lieu d’une confrontation esthétique d’un signe en rupture avec l’espace symbolisant une «contre-architecture».
Didier Faustino en créant une tribune libre dans un espace public, invite l’homme à dialoguer avec d’autres hommes. Il nous encourage à prendre la parole mais aussi à écouter celui qui parle. Il nous invite à sortir de l’intérieur de notre «confort-corps», d’aller vers le dispositif et d’«habiter» un court moment, cet espace prévu par l’architecte. Le dispositif imaginé par Didier Faustino présente un pouvoir «horizontal» égal qui ne suppose pas la domination. Sans forcer la nature, Didier Faustino offre par son dispositif la capacité de faire «bouger le monde».

En effet, l’architecte par sa stratégie nous invite à changer notre comportement par des choix possibles qui pourraient changer la société en nous débarrassant de nos conditionnements. Dans cette forme ouverte l’homme qui s’y place met à nu ce qu’il est, il se «mouille» au sens propre comme au sens figuré et retrouve le contact avec la nature. Il n’est pas dans une architecture fermée par des murs qui le protègent de l’extérieur, car le dispositif n’est pas un abri.

 

Notion Ethico-politique

«This is not a love song» fonctionne ainsi comme un dispositif d’émancipation qui relèvent d’actions éphémères ou de la performance. Ce dispositif nous renvoie à une théâtralité d’un évènement quelconque dans une représentation de la «catharsis».
Le dispositif de Didier Faustino a donc une fonction édifiante, en permettant à l’individu de ne pas refouler sa spontanéité, de s’ouvrir aux autres et de se «libérer». C’est dans ce sens là que le projet de Didier Faustino est intéressant, car il ouvre des possibilités d’échanges, d’écoutes, de critiques, dans l’espace urbain. Il nous propose en quelque sorte une zone d’expression libre.

Cette installation renvoie à une notion ethico-politique; le regard objectif du public qui installe le corps dans le rôle d’une chose offerte à l’observation, et le discours qui fait valoir, au contraire, la dignité de l’expérience du corps propre. Didier Faustino repense ici, le design comme attitude, non uniquement comme produit, car de nouvelles problématiques se posent dans la société actuelle qui ne seront pas seulement résolus par un design visant le matériel.
L’installation est un projet éphémère, que l’on peut déplacer d’endroit et de villes, c’est son positionnement dans l’espace qui en fait sa particularité. Le visiteur n’est pas seulement dans un rapport consumériste mais aussi dans un rapport d’appropriation, d’activation.


Nous pouvons voir cette installation comme un aménagement au sein d’une société qui offre un espace de liberté et de résistance active. Le corps devient ainsi un champs de pouvoir politique. Dans la mesure où l’homme est doué de langage et de pensée «… l’homme est un animal politique» selon Aristote. En effet, Aristote considère l’homme comme étant naturellement politique car selon lui l’individu, seul, est inachevé. Il ne vit dans la cité que pour y réaliser son bonheur. Celui qui vit seul et «a-politique» est la pire des bêtes puisque doué de langage et de pensée, il ne s’accomplit pas. Dans la cité telle que l’imagine Aristote, il n’y a d’autre fin parfaite que celle de la communauté politique, la cité. Selon Aristote, l’être isolé, exclu de la communauté, est un être soit dégradé, sauvage, puni, soit surhumain: un dieu.
D’après le philosophe, vivre en communauté est naturel et nécessaire à l’homme. Nécessaire à son existence, mais aussi à son bonheur.

(Source: PhiloBlog. Aristote : «L’homme est un animal politique» . [en ligne]. (modifié le 27 Octobre 2013) Disponible sur: http://www.aline-louangvannasy.org/article-explication-de-texte-aristote-l-homme-est-un-animal-politique-120803942.html (Consulté le 21/12/2016)


Animal politique

En confrontant l’installation «This is not a love song» avec la citation «… l’homme est un animal politique» de Aristote, on pourrait alors se poser une série de trois questions: La solitude, le retrait de la vie de la cité (ville) sont-ils vraiment des attitudes inhumaines ? Les conflits ne sont-ils pas la preuve que nous ne sommes pas naturellement fait pour vivre selon les règles politiques ? Quelle est la place de l’individu dans cette société-là ?

Dans la cité d’Aristote, l’homme ne peut être pleinement que dans et par la cité. Il serait intéressant d’imaginer le dispositif de Didier Faustino dans la cité, communauté politique (Aristote). Par l’installation «This is not a love song», Didier Faustino propose une émancipation subjective de l’individu vivant dans la société. Son installation peut s’illustrer comme un «parasite» qui perturbe un fonctionnement, voir même une déambulation.
Elle permet de créer du lien, s’ouvrir aux autres, elle met l’homme au cœur du projet. L’installation de Didier Faustino offre une possibilité ouverte, de discours, de regroupement où s’axe le langage et le dialogue. Didier Faustino met donc l’individu dans un champ de possible, où l’expression libre est respectée. Dans le débat social proposé par l’installation, chaque individu est invité à s’extérioriser et à rompre avec ses habitudes sociales par rapport à ses semblables et ainsi sortir de la masse.

Cette attitude donnée par la structure exprime clairement l’un des couplets du titre “This is not a love song” de Public Image.

En effet, le titre «This is not a love song» est inspiré de la chanson du groupe Public Image Limited – This is not a love song. Les paroles de la musique dénonce le conditionnement de la société contemporaine que l’auteur n’approuve pas:

Extrait des paroles:
I’m going over to the other side
Je passe de l’autre côté de la barrière
I’m happy to have not to have not
Heureux de posséder pas de ne pas posséder
Big business is very wise
Les grandes firmes sont très sages
I’m inside free enterprise
Je suis au sein de l’entreprise déréglementée

 

Hacker l’espace public

Ce projet de Didier Faustino est intéressant dans la mesure où il nous renvoie à la reconquête des espaces publics après les attentats de 2015 et de 2016. Après les drames, il y a eu un appétit plus marqué pour les manifestations de fraternité et de solidarité dans l’espace public. Il est important d’inventer autre chose qu’un espace voué à la consommation et de créer des espaces libres, disponibles pour le possible. Il faudrait agrandir notre monde commun, où tous types de personnes puissent se retrouver dans une co-présence attentive et créative où s’éprouve la force de l’«être ensemble» sans l’effacement des différences. Par son projet «This is not a love song», Didier Faustino travaille à archiver l’espace public pour en faire un lieu public habité, où la question qu’est-ce qu’on «fabrique» ensemble se pose et se résout en même temps dans l’action. Que peut-on y fabriquer ensemble ? Un monde plus habitable, de la solidarité, du mieux-être, de la discussion démocratique et puis de la mémoire collective.


(Source: http://entrevoirart.blogspot.fr/2015/12/this-is-not-love-song-didier-faustino.html)

«This is not a love song» est une feintise du designer pour essayer de rompre une déambulation dans l’espace public en cassant le rythme de la marche. Il nous propose un choix audacieux, sortir de la foule où nous sommes anonymes pour nous isoler sur cette drôle de plateforme ouverte et bien visible. La structure offre une liberté de narration possible pour tout événement. En effet, par son ouverture, la structure ne s’enferme pas sur un seul récit. Mais toute fois, cette structure en «coin» va isoler une ou plusieurs personnes au choix en dehors du groupe que constitue une foule. Le «coin» de la structure nous rappelle ainsi le coin d’une salle de classe où l’enseignant pouvait punir l’élève qui ne respectait pas les règles de l’école. L’élève placé au coin devait faire face au mur, alors que sur la structure, l’individu est face à l’ouverture de la structure, dos au coin.



Celui qui ose ainsi se mettre au premier plan, aura comme intention de se créer un public pour se faire entendre. Le projet de Didier Faustino a un rôle social qui invite à avoir un autre comportement. Il devient un outil d’émancipation pour l’individu.