Atelier Van Lieshout


Tampa Skull, 1998

 

En faisant du design un objet de pensée et plus seulement une production d’objets, le designer a la responsabilité de bien concevoir son projet afin que le message qu’il délivre fasse primer l’idée sur la réalité matérielle.
Le pouvoir du design se traduit à travers la possibilité de transformation par la création. Cela implique un engagement politique du designer qui doit réfléchir aux conséquences des transformations sociales et économiques afin de s’impliquer davantage dans la vie de la société. Par ses objets engagés, on s’aperçoit que le designer par sa réflexion et sa création, exerce un pouvoir sur la vision de la société et que cela engage sa responsabilité personnelle puisqu’il nous interroge au-delà de l’esthétique et de la fonction des objets.

Le pouvoir attractif des objets peut être produit par des formes dont la structure éveille notre curiosité. Ainsi certains designers ont utilisé notre goût pour l’exploration et notre intérêt pour l’inédit pour proposer des productions atypiques qui bousculent nos habitudes. Formes et fonctionnalités peuvent être étudiées dans notre rapport à l’espace. C’est ainsi que certains artistes revoient les normes qui régissent l’habitat contemporain afin de les réinventer. En dehors des besoins matérialistes de la société de consommation, ces artistes réduisent l’habitat à une structure minimale qui propose un mode de vie alternatif. Ces œuvres mêlant art, design, architecture et parfois ingénierie sont souvent des solutions expérimentales qui n’ont pas nécessairement vocation à être déployées à grande échelle.

Pour illustrer mes propos, je suggère de nous intéresser aux travaux de l’Atelier Van Lieshout et la façon dont il engage la manière de faire un projet, autour de la question «Que signifie habiter aujourd’hui» ?

Atelier Van Lieshout, basé a Rotterdam est dirigé par Joep Van Lieshout.
Joep Van Lieshout, artiste contemporain néerlandais, né en 1963 à Ravenstein aux Pays-Bas, est à la tête de Atelier Van Lieshout fondé en 1995 à Rotterdam. AVL rassemble une vingtaine de personnes aux compétences variées et complémentaires: artistes, architectes, designers, maçons, menuisiers etc… Joep Van Lieshout a créé une véritable entreprise dont plusieurs villes font appel pour des projets culturels.
Dans la plupart de ses projets, l’Atelier Van Lieshout s’interroge plus profondément sur nos rapports avec l’environnement architectural et nos manières d’habiter.
AVL porte son regard sur l’humain, interroge ce qui lui est proche et veut «intégrer son oeuvre à la vie quotidienne des gens». Il doit sa notoriété à ses «Mobile Homes», dont fait partie l’oeuvre que je vais vous présenter: «Tampa Skull».
Le mobile home renvoie à la notion d’habiter qui signifie communément le fait de vivre dans un lieu, AVL questionne donc par son projet, qui contrarie les habitudes et fait réagir les usagers.

                           «Originellement lieu protecteur, nécessaire à la survie, l’habitat peut être vu dans sa forme élémentaire et primaire de la grotte en allant jusqu’aux réalisations contemporaines des constructions bâties, mais on peut tout aussi bien considérer les formes nomades d’habitation, étant toutes des abris pour l’homme.»10

Dans le projet «Tampa Skull», on est face à un mode de vie alternatif qui propose un habitat à structure minimale, nécessaire à la survie, en dehors des besoins matérialistes opulents de la société de consommation: c’est un nouveau mode de vie qui est propos.

 

«Tampa Skull»(1998) est une structure habitable à l’apparence curieuse. Elle est constituée d’un emboitement de volumes géométriques apparemment aléatoires et quelque peu désarticulés qui sont uniformément recouvert d’une peinture bleue, donnant à cet Objet Habitable Non Identifié des allures de container constructiviste.
A l’intérieur, quatre pièces en enfilade distribuent les usages classiques d’un logement: salle de séjour, salle à manger, cuisine, bureau, chambre, toilettes et salle de bain.
Chaque élément, chaque espace est étudié et calculé au millimètre près, afin de permettre les actions quotidiennes classiques tout en interrogeant le rapport du corps à l’espace et les conventions qui les pré-conçoivent.

«Tampa Skull» est un espace clos qui possède une seule entrée et une ouverture type fenêtre pour chaque pièce. Ces ouvertures rythment l’espace intérieur par quatre entrées lumineuses. La déambulation à l’intérieur du dispositif se définit dans une continuité dite couloir qui vient connecter les espaces entre eux.
Dans l’expérimentation proposé par AVL, le corps est confronté à la claustrophobie dûe à l’espace restreint de «Tampa Skull». En effet chaque espace est étudié, calculé au millimètre près, afin de permettre les actions quotidiennes classiques. Cette micro-architecture peut ainsi renvoyer à une dualité, l’inconfort de l’espace confiné, face à la fonction protectrice type habitat. L’inédit de cet habitat comble les nécessités de survie de l’homme mais fait naître également une fonction narrative liée à sa forme étrange et inhabituelle. Ainsi, par l’horizontalité de l’espace de déambulation, par le matériau «conteneur» qui renvoie à une sonorité métallique, on peut éprouver le ressenti de séjourner dans un sous-marin.
Le titre du projet «Tampa Skull», traduit la promiscuité de l’habitat minimal dans une représentation qui évoque la cavité creuse d’un «crâne» («Skull»), celui-ci comportant également des ouvertures orbites, échancrure nasale, conduit auditif externe etc… «Tampa» peut renvoyer à la baie de Tampa en Floride.

Dans une autre perspective, le vécu nourri par la multiplicité d’impressions pourrait prendre le pas sur l’inconfort et l’isolement impactées par cet espace et nous faire vivre une fiction dans ce même lieu. Ainsi par l’expérience de simulation, chaque individu peut projeter un souvenir narratif lié au besoin de refuge, lui permettant ainsi d’humaniser cet espace.

                           «La maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songes. Chacun de ses réduits fut un gîte de rêverie. La maison, la chambre, le grenier où l’on a été seul, donnent les cadres d’une rêverie interminable (…). Il existe pour chacun de nous une maison onirique, une maison du souvenir-songe, perdue dans l’ombre d’un au-delà du passé vrai»11 d’après Gaston Bachelard.

                           «La maison abrite le rêve, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix»12 selon Gaston Bachelard.

L’Atelier Van Lieshout nous offre un outil, un lieu pour déployer une fiction. «Tampa Skull» a un pouvoir attractif qui éveille la curiosité de celui qui en fait l’expérience. En perdant nos repères habituels, en contrariant les habitudes quotidiennes, le module permet à chacun d’habiter différemment cet espace.

 

L’Atelier Van Lieshout met ainsi en jeu la «poésie de l’habitat», car «Tampa Skull» reste un module ouvert à l’esprit, on y introduit de l’imaginaire, on réinterprète l’espace selon une mémoire, un vécu, des souvenirs.
Le fait d’habiter a une définition plus profonde qu’une simple relation purement fonctionnelle de l’homme à son environnement et qui ne se contente pas de la seule description d’un type de demeure ou de ses commodités. Il existe une dimension intime entre l’homme et son habitat, qui relève de la façon dont l’espace n’est pas seulement occupé et agencé mais investi.

                           «Déclarant son propre espace, l’architecture engage avec son environnement une modalité de dialogue. Ce faisant, elle exprime aussi notre réalité et notre imaginaire par l’organisation et la gestion des lieux. Si ces préliminaires ne suffisent pas à réaliser une narration à proprement parler, ils n’en déterminent pas moins l’un de ses aspects: celui de l’exposition.»13

L’habitat complet de l’Atelier Van Lieshout dans sa forme autonome mais tout à fait compact et isolé pourrait aussi être perçu comme un lieu de retraite du monde contemporain, permettant le retour sur soi dans un univers à définir soi-même, selon ses propres règles. En effet puisque dans cette structure modulaire, accessible et mobile, les codes classiques de l’habitat sont évidemment balayés.

La forme autonome de «Tampa Skull» fait référence à un habitat possédant peu de visibilité sur l’extérieur. Toute fois, dans sa dimension géographique, il peut être en relation avec l’extérieur par sa porte et ses ouvertures.
«Tampa Skull» crée un nouveau rapport avec le paysage. Ce dispositif devient en quelque sorte le lien d’une expérience sensible du paysage dans lequel il s’inscrit. Cependant, cette micro-architecture ne semble pas s’intégrer dans un paysage naturel et traduit ainsi l’abandon du rapport figure-fond.  AVL dans un souci de réaliser un habitat nomade, pourrait pallier aux problèmes actuels de logement mais aussi en cas de catastrophes naturelles.

Par cette installation, AVL renvoie aussi à une volonté de faire un projet «contre-monde».
Dans leur méthode de conception l’Atelier Van Lieshout, pense toujours leur projet dans un but sociétal. Ils proposent ainsi des dispositifs offrant une alternative à nos modes d’habiter, de vivre, de consommer.
A travers le scénario d’usage proposé par la structure, AVL nous fait vivre une expérience fictionnelle à travers un habitat atypique afin que nous nous posions des questions sur notre propre façon d’habiter. «Tampa Skull» fonctionne comme un révélateur de notre conditionnement dans l’architecture contemporaine.
C’est donc en contrariant les habitudes quotidiennes que AVL, par des propositions minimales mais viables, revoient nos modes vie contemporains et interrogent ce qui est nécessaire à l’homme et à son habitat, face à une société qui en conventionne les usages.
Cette micro-architecture hyper-fonctionnaliste mais minimaliste peut anticiper un nouveau mode d’habitat. AVL propose une adaptation de l’expérimentation par «Tampa Skull».
C’est-à-dire l’individu séjournant dans cette architecture doit réinterpréter l’espace intérieur et recréer par son imaginaire un confort. Le projet fonctionne comme un espace à investir et à s’approprier par la pensée.

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10 Les Abbatoirs. L’habitat vu par l’art contemporain. [en ligne] (modifié en 2012) Disponible sur: http://www.lesabattoirs.org/blog/des-histoires-doeuvres/lhabitat-vu-par-lart-contemporain (Consulté le 24/04/2016)

11 Gaston Bachelard. La Poétique de l’Espace. Collection: Bibliothèque de philosophie contemporaine. 1957, p. 43.

12 Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos. Paris: Librairie José Corti, 1948 p. 25-26.

13 Pierre Litzler. Desseins narratifs de l’architecture. Edition l’Harmattan, Collection : Esthétiques, 2009, p.12.