Alessandro MENDINI


Fauteuil Proust,
1978

 

Contexte:

En Italie, dans les années 1960, en réaction au Good Design (principes esthétiques et techniques généralement associés au Mouvement Moderne) le mouvement artistique postmodernisme voit le jour. Ces artistes, architectes, philosophes, designers développent une critique engagée de la société de consommation, et se placent dans une philosophie plus théorique, politisée et expérimentale. Le Design radical voit le jour.
A l’inverse des modernistes, les radicaux proposent des objets utopiques voir même dystopiques. On voit alors émerger des groupes de design comme Superstudio, Archizoom, UFO, Gruppo Strum. Ces groupes usent de la dérision, de la déconstruction, créent des remous, secouent des tabous, et s’attaquent à la définition du «bon goût». En même temps ils questionnent leur époque à travers des projets novateurs. Le Design radical établit ainsi les fondations du Postmodernisme.

Début des années 1970, ces groupes nommés précédemment conçoivent des objets utopiques, des expositions, avec le soutien de designers comme Ettore Sottsass, Ugo de la Pietra et Gaetano Pesce. Ils imaginent une transformation de la société par le design et l’architecture, influencés par les mouvements artistiques du moment tel que le Pop Art, l’Arte Povera ou le Concept Art.

Le postmodernisme voit émerger une deuxième vague de design, naissant du bureau d’études Alchimia à Milan en 1977 composé de Alessandro Mendini, Michele De Lucchi, Ettore Sottsass. Le contexte d’Alchimia développe une critique de la société de consommation et devient un lieu d’expérimentation entre artisanat et industrie. Ils manient de façon anticonventionnelle différents langages du design, allant du pluralisme culturel jusqu’au design ironique.
Les designers postmodernistes dénoncent l’industrialisation des produits standardisés dont la fonctionnalité est primordiale.
Le groupe Alchimia ouvre sa propre galerie pour présenter ses productions en petite quantité dont la thématique consiste à présenter un design antirationnel qui visite avec humour et dérision les classiques. Leur travail passe souvent par le recyclage des formes et décors en s’inspirant de références historiques et motifs décoratifs.
La dynamique de projection du postmodernisme laissera une grande liberté créatrice aux designers. Ils pourront explorer des nouveaux terrains du design qui se différenciera par le mode d’action et d’intention. Les compétences seront centrées davantage sur la réflexion que sur les acquis. Très souvent de nature provocatrice, la fiction intrigue, rend curieux, retient l’attention, mais la réalité des objets donne une valeur de preuve qui rend possible la fiction proposée.
Le fauteuil Proust réalisé par Alessandro Mendini en 1978 donne un aperçu de ce qui peut être réalisée en cassant les codes du design traditionnel en revisitant un fauteuil de style baroque.

Alessandro Mendini 1931 – 2019

 

Alessandro Mendini (1931-2019), est un architecte et designer italien important dans l’époque du postmodernisme. Il s‘inscrit dans une démarche à la fois décorative et critique qui vise à rompre avec le modernisme international. Le designer convaincu qu’il n’y a plus de forme innovante à inventer, re-designe donc des classiques reconnaissables. Ainsi, en hommage à Marcel Proust, il crée le mythique «Fauteuil Proust» en 1978.

 

Alessandro Mendini «Fauteuil Proust» en 1978.

Pour la réalisation de ce fauteuil colorée, A. Mendini matérialise le fauteuil de Marcel Proust évoqué dans son ouvrage «A la recherche du temps perdu» écrit entre 1906-1922:
          «… le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.»1 Marcel Proust.
Marcel Proust (1871-1922) est un écrivain français dont l’oeuvre principale est une suite romanesque intitulée «à la recherche du temps perdu», publié de 1913 à 1927. Cette œuvre de l’écrivain propose une reconstitution fictionnelle du vécu qui a amené son écriture. A la fin de celle-ci, le narrateur s’est rendu compte que «tous ces matériaux d’une oeuvre étaient simplement mon passé».2

Pour ce fauteuil, le designer a réuni le style et le courant artistique de l’époque de Marcel Proust symbolisant ainsi le passé propre à l’écrivain. Le designer Alessandro Mendini re-designe un modèle de mobilier classique, le fauteuil Régence de l’époque baroque.

Petit aparté: En histoire de l’art, le style baroque se situe entre la Renaissance et le Classicisme. Le baroque est un mouvement artistique qui trouve son origine en Italie dans des villes telles que Rome, Venise et Florence dès le milieu du 16ème siècle et qui se termine au milieu du 18ème siècle. Le baroque qui touche tous les domaines, se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, la tension, l’exubérance, la grandeur parfois pompeuse et le contraste.
L’époque baroque a tenté de dire, «un monde où tous les contraires seraient harmonieusement possibles» selon Philippe Beaussant (musicologue).

Alessandro Mendini ayant cherché en vain un tissu rendant hommage à Proust a finalement décider de peindre lui-même, sur toute la surface du fauteuil toile blanche et bois y compris, une représentation issue du «pointillisme» de Paul Signac. Les motifs représentent une pelouse d’un tableau de l’artiste. Comme si le fauteuil était matérialisé en «herbe pointilliste» il nous invite à s’asseoir dans celui-ci, tels les personnages figurant sur un tableau de Signac, assis, couchés dans l’herbe. Dans ce pointillisme multicolore, le fauteuil «Proust» est avant tout une critique du design où l’exagération tend à la provocation. Emprunté à un vocabulaire culturel, le siège s’inscrit en réaction à l’industrialisation. Alessandro Mendini considère que le temps est un flux continu et constant où le passé se mélange au présent.

La forme du fauteuil «Proust» traduit ce passé alors que le présent est personnifié par la matière et son décor graphique. Le décor artistique de ce fauteuil casse les codes de représentation habituelle car il ne correspond pas au tissu que l’on pourrait attendre d’un fauteuil Régence. La narration du fauteuil faisant référence au peintre de l’époque de Marcel Proust (Georges Seurat 1859-1891 et Paul Signac 1863-1935, mouvement: pointillisme, néo-impressionnisme) traduisent la fiction du retour au passé.

Georges Seurat. Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte
(1884-1886), Institut d’art de Chicago.

Paul Signac. The Seine near Samois. 1899.

Plongeons un peu plus dans l’engagement du designer qui a voulu rendre hommage à l’oeuvre de Marcel Proust. En effet, le choix de la conception de Mendini n’est pas anodin puisque en pénétrant dans le passé de Proust, il a créé un objet faisant référence à «La Madeleine de Proust»3. Cette recherche du temps perdu, peut faire écho au modèle «Régence»4 de l’époque passé du baroque.

Alessandro Mendini fait resurgir deux courants, le baroque et le pointillisme dans le fauteuil. Le designer fait tendre une toile blanche sur le fauteuil et peint une pelouse d’un tableau de l’artiste de Paul Signac (neo-impressioniste) sur la totalité du fauteuil, bois et tissu.

Paul Signac, Entrance to the Grand Canal, Venice, 1905.

Paul Signac, Comblat and the valley of the Cere, 1887.

 

La toile peinte couramment exposée dans des galeries, devient ici un élément de décor et de customisation, placée sur le fauteuil Régence. Par ailleurs, le squelette en bois du fauteuil Régence est également peint, fondant la toile à la structure en bois. Sur ce fauteuil, le décor était appliqué à la main avec une peinture acrylique (pratique du slow-design 5), afin d’obtenir des pièces uniques qualitatives, en opposition au design de masse conçu par une société industrialisée produisant du quantitatif.
Les différents exemplaires réalisés par le designer sont donc des pièces uniques du fait des variations de couleurs proposées par le designer s’inspirant toujours de tableaux connus.
Sur les deux modèles présentés, on remarque que Alessandro Mendini emprunte les tons de couleur des deux tableaux de Paul Signac.
Le designer retranscrit l’atmosphère picturale de la peinture et cherche à recréer une ambiance propre à la contemplation d’un tableau qui s’apparente à une méditation, le concept devenant ainsi plus fort que la fonctionnalité.

          «Pour ce projet, j’ai élaboré des motifs pointillistes dans le but de créer des objets, des architectures et des peintures qui sont faits de particules et semblent être irréels, un peu comme des mirages appropriés pour des ambiances médita- tives et immatérielles»6 Alessandro Mendini.
Le designer nous propose donc une narration fictionnelle à partir d’un fauteuil qui nous plonge dans un imaginaire, une rêverie, une fenêtre nous permettant de nous évader.

Mais est-ce encore un fauteuil ? Les différentes modèles de fauteuil peint à la main, édités par Alchimia se retrouvent dans de nombreux musées, galeries et chez certains collectionneurs. En effet, peut-on s’asseoir sur une peinture ? La spécificité de l’objet imaginé par le designer transforme celui-ci plutôt en objet d’art. En transformant le fauteuil en support de peinture, l’objet ainsi re-designé devient plutôt une oeuvre d’art fragilisée par sa peinture appliquée sur le tissu et le bois.
Par son artefact, le designer nous donne accès à sa perception du monde de Proust en réduisant à sa manière la notion du temps. L’individu est invité à une méditation, à se projeter à travers le fauteuil, à ressentir toute la vibration d’un tableau. Il est amené aussi à contempler toute la singularité de chaque trait soigneusement peint sur l’ensemble du fauteuil, respectant la virtuosité et la patience de l’artiste pointilliste.
On pourrait soulever l’hypothèse liée à l’effet de l’expérience fictionnelle. Autrement dit, cette opération mentale est le fait d’accepter de vivre un rêve ou une fiction comme il s’agissait de la réalité, pour mieux ressentir ce que pourrait être la situation évoquée.  Il s’agit donc d’une expérience de simulation purement cognitive exerçant l’imagination et les sentiments de celui qui la vit.

 

 

Capstories # 5 PROUST – Alessandro Mendini
Youtube: cappellinichannel Ajoutée le 7 avr. 2014

Dans la seconde partie de la vidéo, un autre modèle du fauteuil Proust de Alessandro Mendini est donnée dans le fauteuil «Geometrica» édité par Cappellini en 1993. Il est habillé d’un nouveau tissu coton aux formes géométriques signé Alessandro Mendini, et fini à la main comme le veut la tradition. Il conserve les formes du fauteuil d’origine en renouvelant et en perpétrant son image et sa valeur.

Sa structure est en bois sculptée et décorée à la main. Il est revêtu d’un tissu multicolore dont les couleurs sont reprises sur le bois.
Cappellini propose ici une version du fauteuil en toile imprimée qui conservera pourtant son unicité, car comme le souhaitait le designer, la pratique artisanale de la sculpture et de la peinture sur le bois est respectée.
Le changement de procédé du revêtement du fauteuil par un tissu imprimé est dû aux constatations, que certains exemplaires, produits par Alchimia, souffraient de transformations excessives du motif suite aux coups de pinceaux et couleurs qui perdaient leur intensité colorée. Le tissu imprimé qui rend le fauteuil moins fragile, permet d’intégrer ce mobilier dans un intérieur où il retrouvera sa fonction première de fauteuil. Cependant, par son ornementation, il ajoutera cette ambiance colorée et vive si singulière, qui égaillera le lieu et la pièce dans laquelle il sera disposé.
On remarque que les motifs du tissu du fauteuil «Geometrica» d’Alessandro Mendini, ressemble au style de peinture de l’artiste Peter Halley9 (1953). En reprenant des formes abstraites dans une couleur fluorescente (larges aplats colorés), le designer, adopte ce style en le matérialisant sur son fauteuil. Le designer renoue avec la puissance sensorielle de ses premiers fauteuils peints à la main à traver le tissu du fauteuil. Le tissu du fauteuil «Geometrica» entre ainsi en résonance directe avec le peintre par l’association designer-peintre dans l’exposition.

Peter Halley et Alessandro mendini, Mary Boone Gallery, 2013

En 2013, l’artiste Peter Halley et le designer Alessandro Mendini ont collaboré pour l’exposition à la Mary Boone Gallery à New York: Peter Halley présentait neuf peintures minimalistes (datant de 1984 à 1987) accrochées sur un fond de papier peint coloré, créé et réalisé par Alessandro Mendini dans son atelier milanais.
La peinture et le papier peint interagissent parfaitement grâce au mariage des compositions géométriques et des coloris. Ils créent ainsi un rythme coloré qui s’harmonise complètement. Avec la reprise du motif du fauteuil «Geometrica» pour décorer les murs de l’exposition, Alessandro Mendini applique ses couleurs vives et dynamiques sur les murs par son papier peint augmentant ainsi son pouvoir d’ambiance généré par ses coloris.

Alessandro Mendini a donc été fortement inspiré par les peintres pour décorer ses fauteuils. Il y a toujours eu cette volonté du designer de créer un artefact ayant comme principe fondamental de susciter des sensations à partir de l’esthétique de la forme et des couleurs comme support à la contemplation, à l’imagination.
La narration fictionnelle recrée des ambiances qui diffèrent selon les représentations données aux fauteuils (néo-impressionnisme, abstraction géométrique). Par ses couleurs vives, dynamiques, les fauteuils de Alessandro Mendini dégagent une telle puissance auratique que l’on éprouve un réel plaisir à les contempler. Au delà de sa fonction de fauteuil, il se rapproche plus de l’œuvre d’art et combine intelligemment les deux.

Fauteuil Proust, Magis, 2011.

Dans une version plus contemporaine, le fauteuil proust est désormais disponible dans un matériau ultramoderne.
En effet la maison d’édition Magis, propose en 2011 le célèbre fauteuil Régence fabriqué en polyéthylène rotomoulé en plusieurs coloris. Le fauteuil est fonctionnel et peut être facilement entretenu. Par l’emploi de ce matériau innovant, le fauteuil peut être placé en extérieur. Le fauteuil Proust d’origne, exposé généralement dans des musées ou galeries, se voit maintenant dans nos jardins. Ne serait-ce pas là un déplacement final dans la réalité, qui se traduirait alors comme un déplacement fictionnel dans un tableau, où le parterre de fleurs serait réel car le décor serait enfin naturel.

Depuis sa naissance, le fauteuil «Proust» n’arrête pas de voyager dans le temps et l’espace. Par ce changement de processus de création, le designer re-questionne la valeur marchande et la valeur contextuelle de l’objet. L’objet n’est plus enfermé dans un musée, il s’offre à nous. En effet, le fauteuil en petite série de 1978 est actuellement proposé dans une version industrielle en série et vendu sur internet.

Que sont devenus les propos critiques du designer envers la grande distribution de produits industriels ? Le fauteuil Proust d’origine de 1978 serait considéré comme un prototype artisanal qui aurait évolué dans le temps.
Grâce à l’évolution technologique des matériaux, le fauteuil dit «Proust» sort d’un milieu élitiste pour se démocratiser et décorer nos jardins. Même si la couleur est uniforme, la forme baroque nous renvoie à une préciosité que l’on n’imaginerait pas sur une pelouse.
Ainsi, la narration du fauteuil continue à opérer tel un mobilier sorti d’un conte de fée et mis en valeur par un décor champêtre (jardin). On pourrait citer l’exemple de mobiliers baroques vus dans certains dessins animés, type walt disney.
Le fauteuil baroque «Proust» continue à transmettre sa narration fictionnelle par la mémoire qu’on y projette.

La fiction empruntée par Alessandro Mendini dans sa pratique de conception se résume dans la narration du titre «Proust». Celle-ci nous plonge ainsi dans l’imaginaire de l’écrivain à travers la forme du fauteuil Régence, sculpté à la main dans le bois et par l’application de la peinture en pointillisme sur la surface du mobilier. Tout cet ensemble artisanal mêle la pratique plastique artistique à la pratique du design donnant naissance à un mobilier interprétatif par la pensée et fonctionnel par son assise.

1 P. Marcel. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. In Du côté de chez Swann. Editions Flammarion, 2015.
2 P. Marcel. A la recherche du temps perdu, volume 3 : La Prisonnière – La Fugitive – Le Temps retrouvé. Éditeur : Robert Laffont (1989). 529 p.
3 Une madeleine de Proust est un élément de la vie quotidienne, un objet ou un geste par exemple, qui ne manque pas de faire revenir un souvenir à la mémoire de quelqu’un, comme le fait une madeleine à celle du narrateur.
4 Régence donner un nom au mobilier de transition, il se situe entre les styles Louis XIV et Louis XV aux environs de 1700 à 1730.
5 Slow design: En réaction à l’accélération effrénée de la production et de la consommation. Les designers imaginent des objets et des processus de conception, qui révèlent les vertus de la lenteur au profit de l’interprétation, l’appropriation et l’engagement personnel.
6 Catherine Auguste, Poltrona Di Proust, Le Fauteuil De Proust d’Alessandro Mendini, Disponible sur: http://www.meublepeint.com/mendini-fauteuil-poltrona-di-proust.htm, (consulté le 03/11/2015).
8 Peter HALLEY, artiste enseignant, critique et théoricien d’art, née en 1953 à NEW YORK, en 1980, il devient le porte-parole d’une nouvelle abstraction: Neo geo (nouvelle géométrie)

 

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